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Évènements // Dialogue interculturel
Quebraderiras du Brésil
LES CASSEUSES DE NOIX DE BABACU DU BICO DO PAPAGAIO
Marcelo Silva, Tocantins, Brasil
Les eaux tièdes du Rio Araguaia rejoignent les eaux froides du Rio Tocantins dans le centre du Brésil. Sur une carte, le contour formé par la rencontre des deux fleuves dessine la forme d’un bec d'oiseau, plus précisément d'un perroquet c’est ainsi qu’on nomme la région (Bico do Papagaio). Cette région est internationalement connue pour la violence de ses conflits autour de la terre dans les années 70 et 80, et pour avoir été la scène du plus grand pillage de terres au monde. Les occupants des terres essayaient de résister aux pilleurs de terres, qui ont des titres de propriété plus que douteux. En trente années d'occupation, on compte des dizaines de morts parmi les travailleurs, et même un prêtre.
Pendant que leurs maris étaient engagés dans la lutte et occupaient les terres, les femmes subvenaient aux besoins de leurs familles, en pratiquant une activité primitive qui existe encore aujourd'hui : la casse des noix de Babaçu. Ces femmes, connues sous le nom des « casseuses de noix du Bico do Papagaio », ont une vie quotidienne exténuante et se confrontent à toutes sortes de difficultés pour, en fin de journée, réunir à peine assez d’argent pour acheter un kilo de sucre et un kilo de riz.
Dona Sebastiana Perreira dos Santos, 54 ans, cinq fils, n'a jamais connu d’autre occupation dans sa vie. Depuis son plus jeune âge, elle casse des noix de babaçu pour survivre.
Elle a des problèmes de vue, sa petite fille a besoin d'un appareillage orthopédique pour soutenir sa colonne, et elle vit dans une simple maison de paille avec son mari. Elle se réveille à cinq heures du matin, au son d'une radio qui l’accompagne dans la forêt, où elle passe la journée à rassembler des noix pour les casser ensuite dans le potager de sa maison. "Les agriculteurs ne laissent pas les gens casser les noix sur leurs terres", explique-t-elle.
En fait, les propriétaires ont peur de la présence des « casseuses de noix », car ils craignent une occupation illégale de leurs terres.
Suivre pendant une journée Dona Sebastiana, c’est témoigner de la souffrance de plus de plus de dix mille femmes de cette région qui survivent grâce à cette activité. Nombre d’entre elles se contentent à l’heure du déjeuner dans les bois, d’un peu de farine de manioc et des piments. "Il y a des jours où je ne mange rien", ajoute Dona Sebastiana. Malgré toutes ces épreuves, les quebradeiras se rassemblent en groupes et chantent toute la journée des chansons évoquant la possession de la terre ou des thèmes religieux. La majorité de ces femmes rêve d'une loi qui leur permettrait d’entrer dans n’importe quelle propriété pour récupérer des noix , car la coupe du palmier de babaçu est interdite. Il y a 14 ans, elles ont cru à l’existence d'une réserve extrativiste dans la région, dont la création avait été approuvée par une loi fédérale, mais elle n’a jamais vu le jour.
Dona Raimunda
La loi du Babaçu libre, la réserve extrativiste, l’agroécologie et l'organisation des femmes sont les bannières des quebradeiras portées par Raimunda Gomes Da Silva, 66 ans, fondatrice du mouvement national des Quebradeiras de coco (casseuses de noix). Dona Raimunda a parcouru le monde, dénonçant les très mauvaises conditions de vie des femmes du Bico do Papagaio. Elle s’est rendue en Chine, en Finlande, en France (où elle s’est liée d’amitié avec l'ex-première dame de France Danielle Mitterrand) et aux États-Unis. Retraitée, Dona Raimunda a vécu l'angoisse de la lutte pour la terre, a dénoncé en 1986 la mort du père Josimo (défenseur des quebradeiras) abattu par des tueurs à la solde des propriétaires terriens de la région. Aujourd'hui, Dona Raimunda utilise sa voix, ses relations et son prestige pour se consacrer à la cause des femmes extrativistes de toute l'Amazonie brésilienne.
« Je ne veux pas mourir de mort violente. Je veux mourir dans mon lit en dormant » a coutume de dire Dona Raimunda, lorsqu’on l’interroge sur les dangers qu’elle encourt dans la région. Abandonnée par son mari, Dona Raimunda survit, avec ses six fils, en cassant des noix de babaçu. Elle a réussi à obtenir de haute lutte une parcelle de 5 hectares de terre et une retraite de travailleuse agricole. En 2005, elle a fait partie de la liste des femmes brésiliennes sélectionnées pour le projet 1000 femmes pour le Prix Nobel de la Paix.
Le travail de Dona Raimunda a permis la création d'associations de femmes, de syndicats agricoles et d'autre ONG qui combattent pour diminuer la souffrance des familles de la région.
Après la conquête de la terre, d’autres défis ont surgi, comme la dévastation des forêts de babaçu, l'implantation de grands projets de développement, hydro-électriques par exemple, et le manque de revenu pour les travailleurs. « Il ne suffit pas de donner des terres si des conditions dignes pour travailler et faire vivre sa famille ne sont pas réunies » s’exclame la chef de file des quebradeiras.
L'organisation des quebradeiras ne touche pas encore toutes les femmes, surtout celles qui vivent isolées dans les forêts ou au bord des fleuves. Outre le manque de qualité de vie, elles souffrent de l'action des intermédiaires), qui achètent à des prix dérisoires les amandes (qu’elles tirent de la noix de babaçu avec l'aide d'un gourdin et d'une hache), pour les revendre aux industries d’huile de la région.
La majorité de ces intermédiaires sont des petits commerçants qui échangent la noix de coco contre des marchandises, entretenant un rapport pervers dans lequel les femmes sont en dette envers eux.
«Nous avons créé des associations pour en finir avec ces intermédiaires, mais l’industrie fait tout pour étouffer notre mouvement, pour garder le contrôle des prix» dénonce Dona Raimunda, expliquant que les industriels achètent la noix de babaçu plus chère là où l’association agit et moins chère là où l’association n’est pas présente, et compromettent ainsi la survie de tout un groupe de personnes.
Le côté romanesque de l'organisation et de la lutte des quebradeiras a d’abord retenu l'attention du pays, mais a depuis laissé de côté l’intérieur du pays et les coins les plus isolés, là où l'exploitation des femmes est encore plus honteuse. Dans ces régions, il est banal de rencontrer des femmes qui n’ont jamais utilisé une savonnette de leur vie et n’ont jamais bénéficié d’un seul programme social gouvernemental.
Dans ces régions, il est aussi commun de voir des enfants casser des noix de coco et travailler aux champs. Il n’y a aucune assistance médicale et les femmes qui se sacrifient en travaillant à casser les noix de babaçu sont exténuées et connaissent de sérieux problèmes de santé, principalement orthopédiques et rénaux.
La noix de coco Babaçu
Le Babaçu est un palmier de la forêt amazonienne qu’on a commencé d’arracher dans les années 60, dans les États du Tocantins, de Pará, du Maranhão et de Piauí. Son amande a une teneur en graisse de 60%, dont on peut tirer du savon, de l’huile comestible et du biodiesel.
La paille est utilisée pour faire des maisons et des clôtures. L’écorce de la noix de babaçu est utilisée comme charbon. La coupe du babaçu est interdite par la loi. En effet les incendies de forêt et l'élevage du bétail dans la région menacent les palmiers, qui gênent les propriétaires terriens.
Ceux-ci utilisent des produits agricoles toxiques puissants pour éliminer les boutures nées sans contrôle, et contaminent le sol et les rivières, tout en dénonçant les quebradeiras.
